1. Le concept de « bibliothèque numérique » est un composé instable…

L’expression « bibliothèque numérique » et plus encore son équivalent anglais « digital library » est, depuis, disons, 20 ans, le mot de passe vers la modernité pour notre profession. Elle est cependant problématique.

Dans le syntagme « bibliothèque numérique »:
– si le signifiant du second terme est instable (« numérique », « digitale », « électronique », « en ligne »…), son signifié est assez stable: on voit assez bien de quoi on parle.
– le signifiant du premier terme, le vieux mot de « bibliothèque » (« library« ), est quant à lui stable mais c’est le signifié qui pose problème: qu’entend-on exactement par « bibliothèque »?

En face du sens premier: « armoire à livres » d’où « lieu où sont déposés des livres », notre modernité bibliothéconomique impose un concept plus complexe de « collection organisée de documents » où l’accent est mis sur l’organisation (opposée au « vrac ») et où on supposera accomplie la généralisation du livre au document (en réalité pas tout à fait accomplie).

Une bibliothèque est ainsi l’unité d’un réservoir documentaire (les magasins) et des moyens d’accéder à ce stock (catalogues, salles de lectures et… bibliothécaires) pour l’utiliser. Indissociablement, serait-on tenté de dire. Or l’entrée dans l’ère numérique a rendu cet alliage instable.

Prenons le concept de « bibliothèque hybride« . On nous invite à penser désormais nos bibliothèques comme des « bibliothèques hybrides », c’est-à-dire comme la composition d’une bibliothèque traditionnelle de livres, de périodiques et d’autres documents sur support matériel, et de… d’une bibliothèque numérique serait-on tenté de dire s’il ne se trouvait que la partie numérique des collections que nous offrons à nos utilisateurs, ce que nous appelons la « documentation électronique » est aujourd’hui essentiellement composée de documents qui se trouvent ailleurs, collection de liens, d’accès.

Si l’on entend « bibliothèque numérique » selon la compréhension couramment reçue (cf. article Wikipedia), on appellera la partie numérique des offres documentaires de nos bibliothèques « portail documentaire » ou « bibliothèque virtuelle ». L’important est qu’avec la numérisation du document et l’existence d’un réseau global d’échange des données numérisées, les deux fonctions traditionnelles des bibliothèques, stockage et interfaçage, s’autonomisent.

Il semble que les débats actuels sur les bibliothèques numériques, voire les projets eux-mêmes, sous-estiment les effets de cette dissociation. C’est en grande partie parce que sous le concept de « bibliothèque numérique » travaille un vieux fantasme, celui d’un lieu unique où serait accessible tout le savoir du monde, ce qu’on pourrait appeler le fantasme ou fantôme d’Alexandrie. Google a fait de ce fantasme le premier moteur de sa communication sur Google Print et aujourd’hui il lui revient dans la figure, pour ainsi dire.

L’examen des usages possibles des bibliothèques numériques devrait nous aider à décoller un peu du fantasme.


One Response to “1. Le concept de « bibliothèque numérique » est un composé instable…”


  1. 1 Le Récap'hebdomadaire #11 > Guy Pastre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s