Notre mémoire externalisée

20Déc07

Sommes-nous en train de confier notre mémoire aux machines ? Et qu’est-ce que ça va changer pour notre vivre ensemble?

(Rencontre ce matin: je reçois un courriel de Louis Klee qui signale un article du Monde de lundi que Gabriel, qui l’avait lu dans l’avion ramène dans sa poche et simultanément je tombe sur un billet de Donald Clark (via e-learning technology) traite du même sujet.

Intéressant de comparer la différence des approches (française et/ou grand quotidien de référence vs. américaine et/ou blogue), plus long, plus littéraire, plus « on refait une synthèse de la question », plus politique/moral pour l’article du Monde (comparable moins la longueur à l’article « Web 2.0 » d’Esprit), plus factuel et communicant (des faits, chiffrés, dès le premier paragraphe et les mots clés, « memory », « outsourcing », dans le titre). Mérite de l’article français (culture philosophico-historique): rappel de l’ancienneté de la question.

Quelques extraits après le saut.

Donald Clark Plan B: Are we outsourcing our memory? Annotated

When neuroscientist Ian Robertson tested 3,000 people he found significant differences between the young and old in the recall of personal information (telephone numbers, relative’s dates of birth etc). The differences were in some cases as much as 87% versus 40% recall. Robertson puts this down to fingertip knowledge retrieval. Why remember telephone numbers, dates and email addresses, when they’re stored online?

What’s remarkable about all of this outsourced memory is that’s it’s free. The tools, storage and retrieval are all free. It’s hard to see how astonishing this change has been, how absolutely revolutionary. And this is only the beginning. Our new digital identities will become ever-more important, possibly as important as our biological identities.

LeMonde.fr : La mémoire court-circuitée / Hervé Morin Annotated

Extrait : Quand tout le savoir du monde sera accessible sur le Net, notre cerveau n’aura plus guère l’occasion de faire travailler ses capacités d’apprentissage. L’amnésie guette-t-elle l’espèce humaine ?. En 2070, les pensionnaires des maisons de retraite sauront-ils chanter en choeur les airs de leur enfance ? « Je me pose la question », répond le neuropsychologue Francis Eustache (Inserm-université de Caen). Pour ce spécialiste de la mémoire, une telle interrogation n’est pas anecdotique.

Sans attendre 2029 – date à laquelle le futurologue américain Raymond Kurzweil prédit l’avènement d’implants cérébraux permettant d’augmenter la mémoire -, l’être humain connecté, destinataire et détenteur d’un savoir parcellisé, peut ainsi avoir la sensation de devenir un simple prolongement organique du réseau, lequel concentre toute la mémoire du monde.

« Internet ne fait qu’accélérer encore le mouvement d’externalisation de la mémoire humaine, entamé avec l’invention de l’écriture « , souligne-t-il.

Il rappelle que Platon, dans son Phèdre, posait déjà l’enjeu de cet abandon de souveraineté. Socrate y rapporte les propos du roi d’Egypte, selon lequel le dieu Thôt, inventeur de l’écriture, avait confondu deux choses très différentes :  » Tu n’as pas inventé un élixir de mémoire, mais un moyen de retrouver un souvenir. Tu ne donnes pas la sagesse, mais l’apparence de la sagesse. « 

A quoi bon mener une réflexion personnelle pour écrire un texte quand le  » copier-coller  » s’y substitue avantageusement ? Prendre cette habitude n’est pas une perspective futuriste : elle existe déjà. Au point que les enseignants sont contraints d’utiliser des logiciels pour traquer cette pratique chez leurs étudiants. Pratique à laquelle quatre sur cinq avouent avoir succombé.

Autre inquiétude, émise par le biologiste Antoine Danchin (Institut Pasteur) : le risque d’amnésie que peut engendrer, dans le monde de la recherche, la disponibilité immédiate de la fraction la plus récente de la littérature scientifique.  » Cela induit une forme de paresse qui fait que l’on ne revient pas toujours aux sources « , constate-t-il. Des pistes déjà suivies sont ainsi à nouveau explorées en pure perte. Et le phénomène pourrait bien s’accentuer, puisque ce qui n’aura pas été numérisé n’aura plus, à l’avenir, droit de cité.

Si on ne pratique pas le calcul mental, cette fonction est défivement perdue. C’est une question sociale de décider si l’on veut conserver ou non cette faculté. « 

Une préoccupation qui rejoint celle de Merlin Donald, soucieux de l’impact social des nouveaux  » palais de la mémoire « , ces serveurs ouverts à tous qui supplantent les anciennes bibliothèques.

Selon lui, ce bouleversement de l' » écologie de la connaissance  » – ainsi nomme-t-il la façon dont les idées circulent, s’évanouissent ou perdurent – pose le problème du  » vivre ensemble « . Quels souvenirs, quelle mémoire une communauté aura-t-elle en partage quand tout – donc rien – sera accessible à chacun ?  » Je ne peux pas prédire l’avenir mais, dès à présent, le sens de ce qui nous est commun est en péril « , note le psychologue, pessimiste.

Les études menées sur les vieillards montrent en effet que le pic de réminiscence, celui pour lequel nos souvenirs restent le plus longtemps les plus vifs, correspond à la période allant de 18 à 30 ans.

Nos connaissances sont remaniées en permanence. Elles sont fonction des aspirations du sujet et répondent à une cohérence dans la trajectoire de vie. « 



No Responses Yet to “Notre mémoire externalisée”

  1. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s