Quickie: le prix de l’abondance

02Déc07

« On ne parviendra pas à vendre l’abondance au prix unitaire de la rareté multiplié par l’infini. »

(Philippe Astor, sélectionné par Jean-Michel Salaün)

J’ai entendu plusieurs fois utilisé cette mesure du « vol » numérique par la multiplication du nombre de titres déchargés par le coût de ce déchargement s’il avait été réalisé auprès d’un fournisseur commercial. Il est urgent de dénoncer l’absurdité de cet argument et de ce compte.

Mais si je reprends cette formule bien frappée, c’est qu’elle vient résonner sur des réflexions qui me trottent et que je vous livre ici brutes de décoffrages et en mal de critique.


Si l’économie de l’information était une économie où l’information perdait sa valeur d’échange? Le web 2.0 (le web inscriptible, le read/write web…) multiplie les possibilités de production de données, multiplie les producteurs de données et l’accessibilité aux données produites. L’information est de plus en plus abondante et du coup de moins en moins précieuse, elle échappe de plus en plus aux mécanismes traditionnels de valorisation économique, en particulier l’information produite gratuitement, en amateur, est de plus en plus utilisée dans des environnements naguère réservés à l’information professionnelle (utilisation de vidéos amateurs dans les médias, de Flickr comme source d’images…). Et par « information » il ne faut pas entendre seulement l’information brute, les données, c’est l’intelligence elle-même qui devient de plus en plus disponible, et à moindre coût, comme l’atteste le mouvement open source concernant les logiciels.
Nous achetons de moins en moins l’information que nous consommons en quantité de plus en plus grande. Les études sur la consommation culturelle le montrent: si la part globale des budgets des ménages consacrée à la culture évolue peu, à l’intérieur de cette part, il y a un transfert massif de l’achat de contenus (livres, disques, cinéma…) à l’achat de matériels. Et le coût de ces matériels lui-même ne cesse de baisser, au point de fausser l’appréhension globale de l’évolution des prix. Ce qui nous coûte, et va nous coûter, de plus en plus cher, c’est le pain, les fruits, les poissons…, les productions néolithiques, en somme, et le pétrole, le gaz, l’eau. On remarquera que ce sont tous biens qui avaient connu tout au long du siècle précédent une baisse de coût sans précédent dans l’histoire humaine.
Il semble que dans l’économie de l’information, la valeur économique résidera principalement (voire uniquement) dans ce qui échappe à la sphère de l’information. La réussite économique de Microsoft a été basée sur le couplage de l’intelligence vendue aux ventes de matériels utilisant cette intelligence. La réussite économique de Google repose sur la publicité, c’est-à-dire que la valorisation économique de l’intelligence mise dans le PageRank, dans la sophistication des interfaces, dans les services de plus en plus puissants et sophistiqués offerts gratuitement à l’internaute, va se réaliser finalement lorsque j’achèterai une maison, un lot de couteaux japonais ou une place de concert. S’agissant de concerts, il semble que quant à la valorisation de l’activité musicale, on assiste à une véritable inversion de polarité: alors que sous le règne de l’industrie du disque, le concert servait d’appel pour la vente de disques, pour nombre d’artistes aujourd’hui, c’est la musique enregistrée, éventuellement gratuite, qui sert d’appel pour le spectacle vivant, où se réalise in fine la valorisation économique.
Est-ce à dire que l’information, à se multiplier, à se banaliser, devienne sans valeur économique? Bien au contraire, imaginons, par exemple, un concert qui n’aurait aucun relais dans la sphère informationnelle, on peut augurer qu’il trouverait difficilement un public payant. Les stratégies publicitaires dans la sphère informationnelle, la valorisation économique énorme qu’elles visent et les discussions passionnées qu’elles suscitent, attestent du fait que l’économie mercantile dépend de plus en plus d’une économie de l’attention qui s’opére dans l’infosphère. En d’autres termes dans le même temps où la valeur d’échange de l’information diminue dramatiquement, sa valeur d’usage augmente exponentiellement. L’information devient comme l’air que nous respirons: sa valeur d’échange est nulle, nous ne payons pas pour lui, mais sans lui nous mourrons.

L’information (numérisée, computable) est devenue vitale et dans le même temps elle est de plus en plus difficile à vendre. Cette situation pose toute une série de problèmes économiques et politiques. Une tentation est de monter des murs pour empêcher la fuite des contenus propriétaires vers le domaine commun (y compris en reculant le moment légal du passage de ces contenus au domaine public) . L’histoire semble montrer que les murs coûtent de plus en plus chers, en termes de libertés publiques notamment, à maintenir étanches et qu’ils sont à termes destinés à tomber.

C’est pourquoi je me reconnais bien dans le chapeau du billet de Jean-Michel Salaün. Comme lui j’ai tendance à penser que les réactions au rapport Olivennes au sein de la région blogosphèrique que je fréquente sont généralement excessives et font l’économie du problème réel à quoi prétend répondre ledit rapport et comme lui j’ai tendance à penser que les réponses dudit sont à côté de la plaque.



One Response to “Quickie: le prix de l’abondance”


  1. 1 Bubble 2.0 « bibliothécaire

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