Les raisons d’une démission…

14Oct07

C’est Olivier (via Mes étagères) qui l’a signalée: la lettre de démission d’un sociologue [.doc] qui après un an comme maître de conférences à Lille 1 a préféré retourner enseigner au lycée. Et ça fait très mal.

Le bibliothécaire que je suis ne prétend pas reconnaître dans le portrait au vitriol que compose cette lettre la réalité des pratiques de l’Université, encore moins de celle où j’exerce, tout au plus certaines tendances. D’ailleurs, je ne mets ici, avant le saut, que le passage préliminaire qui concerne les bibliothécaires:

Je délaisserai notamment, sauf allusions, tout ce qui concerne les personnels non enseignants de l’université qui contribuent à la faire tourner (personnels de restauration, de nettoyage, d’administration, de surveillance, de bibliothèque, de reprographie, etc.). Je me contenterai de dire ici que j’ai été choqué par l’invisibilisation que subissent, dans leur grande majorité, ces personnels.
Quand je suis arrivé à l’université – contrairement à ce qui se passe, bien qu’insuffisamment, dans les lycées –, on ne m’a pratiquement rien dit de ces personnels non enseignants, sauf des secrétaires car elles (rarement ils) sont centrales dans l’organisation des enseignements…et des carrières des enseignant-e-s. J’ai vu comment les employées (plus rarement les employés) de la restauration ne font souvent l’objet d’aucun regard de la part de la communauté enseignante. J’ai senti combien les personnels de la documentation étaient si peu intégrés aux dynamiques (inertes) pédagogiques.

Il ne faudrait pas forcer le trait mais au-delà des questions de regard et de visibilité, la dernière phrase dit bien quelque chose de réel, non? Et d’ailleurs la suite de la lettre inciterait à penser que cette situation doit au moins autant à l’inertie alludée ici qu’à l’irrespect de la fonction documentaire. En effet, les raisons données à la démission s’articulent sous 5 titres:
– la réalité du recrutement (le piston),
– le désert relationnel,
– le mépris des étudiants (c’est-à-dire en particulier de la pédagogie),
– la perversion de l’autogestion spécifique au département de socio de Lille 1,
– la marchandisation (dite sarkozysation) de l’Université.

Quelques extraits après le saut mais auparavant je veux noter ce qui, au delà de la basse satisfaction d’assouvir le ressentiment du bibliothécaire méprisé, m’a paru remarquable dans cette lettre, remarquable et préoccupant: à aucun moment l’auteur de la lettre ne remet en cause les principes fondateurs de l’organisation qu’il critique si violemment. Au contraire, préssentant que sa diatribe (sauf le titre 5) pourrait être utilisé au service d’une réforme « libérale » de l’université (au point que je me suis demandé, la lettre restant anonyme, si on n’avait pas à faire à un faux… mais le ton me semble trop sincère), l’auteur de la lettre proclame son attachement intact aux dits principes – en général et dans le cas particulier de l’autogestion du département de sociologie.

Du coup, à ne remettre en cause l’organisation actuelle que de la façon la plus abstraite et générale (et plutôt dans le courrier d’accompagnement de sa lettre que dans celle-ci), sa critique ne débouche sur aucune proposition de réforme et se réduit en fin de compte à une dénonciation morale de ses collègues enseignants-chercheurs (pour la plupart de gauche comme lui). Ainsi, par exemple, s’il pointe bien le fait que l’évaluation des enseignants-chercheurs se fait presque exclusivement sur leur activité de recherche, il le traite plus comme le témoignage du mépris des EC à l’égard de la pédagogie, donc des étudiants, que comme un défaut systémique (grave) suceptible d’un traitement politique. Comme s’il ne pouvait se résoudre à remettre en cause le système symbolique qui gît sous l’organisation concrête de l’université.

Je prolongerais volontiers cette remarque de quelques considérations politiques mais ce n’est pas le lieu ici. Peut-être ailleurs.

MàJ (17.10.07): La lettre de Xavier Dunezat (c’est le nom du professeur-sociologue) a été présentée et a donné l’occasion d’une discussion profuse sur le blogue de Baptiste Coulmont (avec une annexe). Elle a par ailleurs fait l’objet d’un article dans le Monde daté d’hier (ie d’avant-hier!). Le texte même de la lettre est disponible sous format .html ou .pdf (plus pratiques que le format .doc que j’avais lié ici) sur le site Liens-socio.

Extraits:

Même si cela peut paraître paradoxal, en attendant le possible, je suis un défenseur acharné de l’université face aux autres modalités d’enseignement dit supérieur. Ce que je vais raconter là ne doit pas être utilisé pour valoriser les classes prépas, les BTS, les IUT, etc. et autres institutions inventées pour renforcer la séparation des étudiant-e-s en fonction de leurs appartenances sociales.
Même si je rêve – rassurez-vous, le rêve reste flou – d’une société sans école, je plaide aujourd’hui pour le maintien de l’université publique, une et indivisible. Je vomis toutes les dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je pleure que le terme « autonomie » soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. Même si le sarkozysme a de longue date envahi l’université, il faut sauver ce qui reste et je participerai ardemment à toute mobilisation qui émergera pour déPécresser les facs.

Le désert relationnel:

Quand vous arrivez à la fac, la puce à l’oreille sur l’état de l’université peut vous être donnée par quelques signaux que l’on range traditionnellement dans les « problèmes individuels » mais que, en sociologie, nous savons être des purs produits de l’ordre social. Je pense ici à ces gens que vous croisez (rarement) dans les couloirs et qui vous fuient du regard, comme s’ils avaient peur. Je pense ici au nombre de gens en congé maladie et, visiblement, gravement malades. Je pense ici à la tristesse des regards quotidiens, à l’invisibilité des fous rires, à l’absence de pause-café collective, etc. Je pense ici – et surtout – à tous ces gens qui, lorsqu’ils n’ont plus peur de vous parler, se lancent dans des monologues qui alternent entre la leçon de sociologie et la longue anecdote qu’on comprend mal. Comme si l’accès à une certaine position dans la hiérarchie sociale vous condamnait à un drôle de comportement, si peu réceptif aux autres.

les couloirs et la salle des personnels sont souvent vides, les bureaux fermés, une vague machine à café ayant la fonction symbolique de donner un peu de chaleur (liquide). Ce sont toujours les mêmes que l’on croise, en général celles et ceux qui s’épuisent dans la prise en charge des tâches collectives et qui n’ont pas toujours le temps de discuter. Non seulement les gens semblent travailler davantage à domicile mais en plus, à Lille en tout cas, bien des enseignant-e-s habitent au-delà des distances réglementaires…

les gens ne s’aiment pas et passent un temps fou à commenter dans les discussions les individualités ennemies. Je n’ai pas eu le temps de comprendre tous les processus qui fabriquent les haines interpersonnelles mais c’est assez impressionnant et en général d’une mesquinerie à pleurer : en particulier, j’aurais bien aimé retranscrire ici les innombrables courriels qui circulent et qui témoignent de l’intensité de ces haines.

Le métier d’enseignant:

Dès mon arrivée, j’ai été frappé par la manière dont mon activité de chercheur a retenu (ou pas) l’attention au détriment de mon activité d’enseignant. On s’intéresse à vos récentes publications ou on vous incite à écrire votre premier livre mais on ne se préoccupe jamais du contenu de vos enseignements. Même si les MCF et les PU sont des enseignant-e-s – chercheur-se-s, la valorisation symbolique passe par la seule activité de recherche. En particulier, tout ce qui peut relever d’un effort de coordination concerne la recherche . En revanche, on se fout royalement de ce que vous faites en cours avec les étudiant-e-s et, surtout, de comment vous vous organisez. Comme on me l’avait dit en début d’année : « Moins on entend parler de tes cours, plus on suppose que cela se passe bien ». Tout au plus exigera-t-on, pour le bon fonctionnement de l’institution, que les sujets des examens et la correction des copies soient réalisés dans les délais. Pour le reste, liberté absolue !

On pourrait s’attendre à ce que cette négligence de l’enseignement dans le processus de recrutement induise une dynamique collective qui consiste à s’organiser pour faire en sorte que notre méconnaissance pédagogique trouve un palliatif. Ben non. Du coup, prévaut une (non) culture pédagogique dont les contours sont les suivants.
Premièrement, chaque heure de cours est une forme de création artistique : vous arrivez avec quelques idées jetées sur une feuille volante et vous tenez 1 à 2 heures. Les étudiant-e-s évoquent ainsi souvent ces profs qui vous brodent, sous la forme d’un monologue avec les yeux au plafond, un cours très riche en contenu mais sans plan ni véritable fil directeur…

Deuxièmement, le cours magistral est plus valorisé que les autres types de cours, comme en témoigne la difficulté à trouver des enseignant-e-s statutaires pour les heures de TD. Or, la centralité du cours magistral dans l’université actuelle induit une apathie verbale des étudiant-e-s : écrasé-e-s par les monologues des enseignant-e-s et leur inaptitude pédagogique à construire le cours avec leurs usager-e-s, ces dernier-e-s s’enferment dans un mutisme structurel qui rend profondément ennuyeuse et déstabilisatrice l’heure de cours pour tout-e enseignant-e tenté-e par d’autres modes pédagogiques.

Troisièmement, l’absence en cours des étudiant-e-s ou leur désintérêt ne sont jamais pensés comme le produit de notre inaptitude pédagogique mais comme le résultat de la société de consommation, de la culture-zapping, de la baisse de niveau, etc. Le nombre de conneries que l’on peut entendre sur les mutations de la population étudiante sans jamais s’interroger sur la responsabilité collective des enseignant-e-s, c’est effarant ! Mépriser les étudiant-e-s, c’est utiliser l’arme idéologique de leur inaptitude individuelle – ou collective quand on désigne les Bac Pro ou techno – à faire des études supérieures, arme qui permet de leur cacher les mécanismes par lesquels la pédagogie est délaissée en toute conscience (non professionnelle).

L’autogestion:

En arrivant à l’université, j’étais particulièrement enthousiaste lorsque l’on m’a (vaguement) expliqué le mode de prise de décisions au niveau de la filière de sociologie (de Lille 1) . Pour faire simple, l’organisation des enseignements passe par une assemblée générale des enseignant-e-s dont l’animation revient à une personne élue qui dirige la fac de sociologie.

Même si je ne m’attendais pas à l’autogestion parfaite, je trouvais que ce mode d’organisation permettait de rompre avec la simple obéissance que l’organisation de l’enseignement secondaire fait prévaloir. De plus, je savais que toutes les universités ne fonctionnaient pas ainsi et je me disais que j’avais bien de la chance d’être tombé dans une fac qui faisait de la participation de tou-te-s et de la transparence deux impondérables de l’organisation des enseignements.

« L’autogestion » que j’ai découverte avait ainsi trois caractéristiques qui allaient à l’encontre de toutes mes prénotions :
1. on divise le travail…pour mieux l’assigner à quelques-un-e-s ;
2. on cherche par tout moyen à échapper aux quelques-un-e-s, sauf quand un nouvel échappatoire devient impossible (i.e. quand ça devient manifestement son tour) ;
3. on n’aime pas faire ce travail « collectif » qui devient une corvée.



2 Responses to “Les raisons d’une démission…”

  1. Je rélève, dans le propos de notre collègue, les lignes suivantes: « Je vomis toutes les dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je pleure que le terme ‘autonomie’ soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. »
    Compte tenu de ce qu’il dénonce, je comprends mal qu’il aille jusqu’à ‘vomir’ ce qui peut s’annoncer. Il serait bon qu’il nous explique en quoi la réforme des universités amplifiera tout ce qui l’a conduit à démissionner…
    Concernant le système bureaucratique qui nous enferme depuis si longtemps, on ne peut que se réjouir que des bouches s’ouvrent enfin. Mais en 1968 aussi, des bouches s’étaient ouvertes, sur des thèmes très analogues à ceux illustrés ici (la pédagogie, en particulier). Et toute cette contestation a été mise au pas pas les défenseurs du ‘service public à la française’.


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