2 citations offertes/volées: Gilles Deleuze et Michel Foucault, le réseau, l’archive et le livre

16Sep06

Ces derniers jours m’offrent, de la part d’un vieil ami et d’un jeune complice deux citations par quoi les grands ancêtres des années fastes de la pensée française sont appelés pour nous aider à comprendre la nouvelle donne.

1. Dans Reprises, CJ retourne voir dans Rhizome (1976) pour y trouver la définition prospective de ce que sera le web où le modèle d’organisation des connaissances n’est plus l’arbre (ou les racines) mais le rhizome sans centre et déhiérarchisé:

Il n’y a pas de différence entre ce dont un livre parle et la manière dont il est fait. Un livre n’a donc pas davantage d’objet. En tant qu’agencement, il est seulement lui-même en connexion avec d’autres agencements, par rapport à d’autres corps sans organes. On ne demandera jamais ce que veut dire un livre, signifié ou signifiant, on ne cherchera rien à comprendre dans un livre, on se demandera avec quoi il fonctionne, en connexion de quoi il fait ou non passer des intensités, dans quelles multiplicités il introduit et métamorphose la sienne, avec quels corps sans organes il fait lui-même converger le sien. Un livre n’existe que par le dehors et au-dehors. Ainsi, un livre étant lui-même une petite machine, dans quel rapport à son tour mesurable cette machine littéraire est-elle avec une machine de guerre, une machine d’amour, une machine révolutionnaire, etc… (p. 10-11).

Comme je ne veux pas faire de Deleuze une autorité (au sens médiéval), je n’utiliserai pas ce passage comme un argument en faveur de la conception que je défends de la bibliothèque numérique comme réservoirs de documents « équipés », aptes à « s’agencer » avec d’autres au dehors d’elle, plutôt que comme des collections organisées (mais je me réserve le droit d’examiner si le projet de Jeanneney ne peut être compris comme une tentative de re-territorialisation, au sens deleuzien).

2. Gabriel Gallezot et Olivier Ertzscheid ont déposé récemment un article à lire sur @rchiveSIC, dont je tire cette définition de l’archive extraite d’un texte foucaldien de 1968 (Sur l’archéologie des sciences):

Par archive, j’entends d’abord la masse des choses dites dans une culture, conservées, valorisées, réutilisées, répétées et transformées. Bref toute cette masse verbale qui a été fabriquée par les hommes, investie dans leurs techniques et leurs institutions, et qui est tissée avec leur existence et leur histoire. Cette masse de choses dites, je l’envisage non pas du côté de la langue, du système linguistique qu’elles mettent en œuvre, mais du côté des opérations qui lui donnent naissance. (…) C’est, en un mot, (…) l’analyse des conditions historiques qui rendent compte de ce qu’on dit ou de ce qu’on rejette, ou de ce qu’on transforme dans la masse des choses dites.

Il y a entre ces deux textes plus qu’une parenté de rencontre, une commune entreprise conceptuelle visant à remplacer le transcendant, le vertical et le sujet par l’immanent, l’horizontal et le procès sans sujet. On trouve d’ailleurs dans le même texte de Michel Foucault, une caractérisation du livre proche de celle de Gilles Deleuze:

aucun livre ne peut exister par lui-même; il est toujours dans un rapport d’appui et de dépendance à l’égard des autres; il est un point dans un réseau; il comporte un système d’indications qui renvoient – explicitement ou non – à d’autres livres, ou à d’autres textes, ou à d’autres phrases. (in: Dits et écrits I.- 2004, p. 730)


La pertinence de ces modèles avec la nouvelle donne documentaire à une époque où, comme CJ le note, la micro-informatique n’était encore qu’une idée, est frappante et il n’est pas étonnant, qu’après un temps de retrait, on assiste aujourd’hui à un retour à ces penseurs des années 60-70.

Il me semble qu’on peut attendre un double bénéfice de cette relecture à la lumière des nouvelles pratiques de production, de publication et de lecture. Non seulement elle doit nous aider à comprendre ces nouvelles pratiques (qu’on pense à ce qu’implique pour la notion d’auteur l’élimination de la place du sujet) mais aussi on peut espérer que ces pratiques avec ce qu’elles font apparaître de réalités et d’agencements nouveaux permettront en retour de reproblématiser ces pensées et peut-être les sortir de ce qui a pu apparaître comme des impasses.



3 Responses to “2 citations offertes/volées: Gilles Deleuze et Michel Foucault, le réseau, l’archive et le livre”

  1. Ce que Deleuze et Guattari disent du livre, sans doute pourrait-on le dire du champ littéraire tout entier, connecté comme il est de toutes les manières possibles avec les champs extérieurs du savoir et de la politique. Et je me demande si la crise de l’enseignement littéraire ne pourrait pas être pensé à partir de là. Par le refus de ceux qui en ont la charge de le déterritorialiser (sans doute par réflexe de défense de leur champ disciplinaire). Toute la scolastique du commentaire de texte, qui fait de si cruels ravages dans nos collèges et nos lycées, repose sur le principe de considérer le texte par lui-même sans trop chercher à savoir ce qu’il dit et qui, nécessairement, se dit aussi ailleurs. Le plus extraordinaire est que ce refus de déterritorialiser le texte (sur d’autres savoirs) va jusqu’au refus de le replacer dans l’histoire même de la littérature. Et l’exerice consistera en fin de compte, pour l’élève, à montrer qu’il est capable de (beaucoup) parler sans rien dire.


  1. 1 Le livre et le réseau: Gilles Deleuze et Michel Foucault « cercamon
  2. 2 Urfist Info

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