Instabilité du concept de « bibliothèque numérique »

26Juil06

[Je finis la rédaction de mon intervention au dernier congrès ABF. Elle était très largement improvisée et sa rédaction après coup s’avère longue et pénible – ce qui a peut-être aussi à voir avec la canicule! Je suis très en retard et j’espère que mon envoi sera accepté malgré ça. En attendant je mets en ligne ici, en plusieurs fois, la partie rédigée mais à relire encore… Evidemment s’il en reste encore à parcourir les biblioblogues, leurs réactions seraient reçues avec gratitude.]

Dernière version de ce billet dans les articles.

L’expression “bibliothèque numérique” et plus encore son équivalent anglais “digital library” est, depuis, disons, 20 ans, le mot de passe vers la modernité pour notre profession. Elle est cependant problématique.

Dans le syntagme “bibliothèque numérique”:
– le signifiant du second terme est instable (”numérique”, “digitale”, “électronique”, “en ligne”…), son signifié est assez stable: on voit assez bien de quoi on parle.
– le signifiant du premier terme, le vieux mot de “bibliothèque” (”library”), est quant à lui stable mais c’est le signifié qui pose problème: qu’entend-on exactement par “bibliothèque”?

En face du sens premier: “armoire à livres” d’où “lieu où sont déposés des livres”, notre modernité bibliothéconomique impose un concept plus complexe de “collection organisée de documents” où l’accent est mis sur l’organisation (opposée au “vrac”) et où on supposera accomplie la généralisation du livre au document (en réalité pas tout à fait accomplie).

Une bibliothèque est ainsi l’unité d’un réservoir documentaire (les magasins) et des moyens d’accéder à ce stock (catalogues, salles de lectures et… bibliothécaires) pour l’utiliser. Indissociablement, serait-on tenté de dire. Or l’entrée dans l’ère numérique a rendu cet alliage instable.

Prenons le concept de “bibliothèque hybride“. On nous invite à penser désormais nos bibliothèques comme des “bibliothèques hybrides”, c’est-à-dire comme la composition d’une bibliothèque traditionnelles de livres, de périodiques et d’autres documents sur support matériel, et de… d’une bibliothèque numérique serait-on tenté de dire s’il ne se trouvait que la partie numérique des collections que nous offrons à nos utilisateurs, ce que nous appelons la “documentation électronique” est aujourd’hui essentiellement composée de documents qui se trouvent ailleurs, collection de liens, d’accès.

Si l’on entend “bibliothèque numérique” selon la compréhension couramment reçue (cf. article Wikipedia), on appelera la partie numérique des offres documentaires de nos bibliothèques “portail documentaire” ou “bibliothèque virtuelle”. L’important est qu’avec la numérisation du document et l’existance d’un réseau global d’échange des données numpérisées, les deux fonctions traditionnelles des bibliothèques, stockage et interfaçage, s’autonomisent.

Il semble que les débats actuels sur les bibliothèques numériques, voire les projets eux-mêmes, sous-estiment les effets de cette dissociation. C’est en grande partie parce que sous le concept de “bibliothèque numérique” travaille un vieux fantasme, celui d’un lieu unique où serait accessible tout le savoir du monde, ce qu’on pourrait appeler le fantasme ou fantôme d’Alexandrie. Google a fait de ce fantasme le premier moteur de sa communication sur Google Print et aujourd’hui il lui revient dans la figure, pour ainsi dire. L’activité de numérisation d’Amazon, bien que très parente, n’a pas déchaîné les mêmes passions.



4 Responses to “Instabilité du concept de « bibliothèque numérique »”

  1. Petite remarque sur la notion de bibliothèque hybride.
    Je pense que le terme médiathèque contenait déjà la notion d’ouverture à d’autres supports, et donc l’accès à des supports extérieurs comme internet.
    La notion de bibliothèque hybride me semble aller plus loin, dans le sens d’une hybridation des usages : d’un côté le monde des internautes intègre des pratiques documentaires (usage d’équation de recherche, de tags…) et d’un autre côté on demande à la bibliothèque plus d’ouverture aux usages pratiques et sociaux.

  2. Je prends ici « bibliothèque hybride » au sens à peu près reçu (cf. article Wikipedia). C’est-à-dire du côté du document voire du support. Cependant le fond de mon intervention va, il me semble, dans le sens que vous indiquez: prendre le point de vue des usages. Mais la question que je me pose, c’est si cette hybridation des usages ne rend pas caduque l’idée même de bibliothèque hybride voire de bibliothèque numérique.

  3. Ok, j’avais pas vu le lien de la définition.
    Après la lecture de l’article entier, on réalise l’ambiguité de parler de « bibliothèque numérique » (comme si on voulait simplement en faire un double numérique). La bibliothèque numérique comme prestation de contenus, ça semble plus prometteur mais ça nécessiterait d’insérer complètement l’institution avec des réseaux extérieurs (techniques, économiques, politiques).

  4. Le lien n’y était pas tel quel! Je l’ai rajouté (ou complété, me souviens plus) pour tenir compte de votre remarque.


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