4. Le livre n’est pas condamné et donc la bibliothèque n’est pas morte.

<mise à jour février 2011: Au courant de l’année 2010, avec la popularisation des tablettes, iPad et smartphones tablettes, la lecture numérique de textes longs, e-books, est passée mainstream. Cela repose la problématique abordée ici sur des bases renouvellées et je n’écrirais sans doute pas aujourd’hui cette page telle quelle. Ce qui suit est donc daté. A l’heure actuelle il est un peu tôt pour faire un bilan comparatif de la lecture de textes longs sur tablette ou liseuse versus papier, pour moi au moins. Pour l’instant l‘urgent me semble être l’appropriation…/>

La « déshybridation » du concept de bibliothèque numérique que je propose ici, invitant à considérer les bibliothèques numériques plus comme des réservoirs documentaires que comme des transpositions électroniques des bibliothèques traditionnelles a des conséquences pour ces dernières également. Le fantasme de la bibliothèque numérique universelle suppose que le livre peut conserver la totalité de ses fonctions en se dématérialisant, ce qui n’est pas. L’écarter doit nous permettre de repenser les fonctions de nos bibliothèques, à côté de l’Internet et des réservoirs documentaires, dans leur spécificité.

Dans un petit livre paru il y a 15 ans aux éditions du Cerf: Du lisible au visible, Ivan Illich montre comment au courant du 12 siècle, en parallèle avec le développement de l’école de Paris et de la philosophie scolastique, le livre s’équipe de nouveaux dispositifs qui ont pour caractérisitiques de permettre une navigation plus facile et moins linéaire. Illich y voit la naissance du texte et d’un nouveau type de lecture. En simplifiant l’analyse d’Illich, on peut distinguer deux modes de lecture: une lecture linéaire, qui prend un document (un livre) à son début et se poursuit, avec plus ou moins d’interruptions, jusqu’à sa fin et une lecture d’accès direct qui prend le document comme un réservoir où l’on va rechercher une information précise. Cette distinction entre l’accès séquentiel et l’accès direct est transversale à toute l’histoire de l’information documentaire mais ce que montre Illich, c’est qu’on assiste, tout au long de cette histoire, à un perfectionnement des technologies d’accès à l’information contenue dans les documents, jusqu’aux technologies informatiques qui en sont comme l’aboutissement.

Il est hors de doute que le numérique permet un accès direct à l’information avec une puissance, une liberté et un confort qui n’étaient pas même imaginables il y a quelques générations, que l’écran d’ordinateur est devenu le lieu naturel de recherche de l’information et que dans ces conditions l’actualisation numérique des documents porteurs d’information est une necessité urgente, urgence qui est le moteur principal des projets de bibliothèques numériques. Cependant la lecture scolastique ou d’accès direct, qui fractionne les séquences de lecture suivie, n’a pas fait disparaître la lecture séquentielle, linéaire.

Il est remarquable qu’à partir du moment où la lecture monastique cesse d’être le modèle dominant de la lecture « légitime », la forme roman s’impose progressivement dans le domaine de la littérature laïque en langue vernaculaire. Le roman est devenu le lieu de cette expérience, de ce voyage spirituel suivi et initiant qui était le sens de la lecture monastique. La lecture suivie n’a cependant pas déserté le domaine savant pour se réfugier pour la littérature: dans les sciences ou dans la philosophie, à côté des activités de recherche et de collecte d’information, de formulation d’hypothèses, de confrontation de faits, reste la place des orchestrations de savoir que sont les synthèses, les traités, les entreprises théoriques où la pensée se développe par des mouvements de longue haleine insaisissables par la lecture segmentaire de l’accès direct.

On ne lira pas la Recherche du Temps Perdu, ni la Critique de la Raison Pure sur l’écran d’un ordinateur. La viabilité économique et sociale du livre électronique reste dépendante de progrès encore à venir du support de lecture (PDA) mais même en supposant ces progrès accomplis on peut douter que le livre électronique remplacera jamais (du moins à un horizon prévisible) le livre papier, comme le périodique scientifique électronique est en train de marginaliser radicalement le périodique papier. D’une part les avantages de l’électronique resteront faibles par rapport au papier dans le cas d’une lecture linéaire suivie: les fonctions de recherche dans le plein texte sont inutiles et les possibilités de transport d’un corpus important, précieux dans le cas de la recherche d’information, sont de peu d’intérêt puisque la lecture suivie suppose un choix au départ. Le seul avantage serait dans le cas d’une lecture suivie savante la pratique possible de l’intertextualité (soit une lecture d’accès direct) et de l’annotation – mais alors un dispositif électronique voisin fait tout à fait l’affaire et le maintien du livre hors du dispositif protège du risque de la distraction butineuse.

En réalité, le risque pour le livre papier est moins de se voir remplacé par un dispositif électronique que de voir disparaître la lecture linéaire elle-même (voir rapport du NEA, juin 2004). C’est dire que l’enjeu ici est moins technologique que culturel et social.
Si l’on reste convaincu que la lecture suivie, livresque, reste, dans le domaine savant, un complément nécessaire à l’accès numérique à l’information et au document, alors on doit être convaincu que la bibliothèque non-numérique, la bibliothèque traditionnelle comme lieu, réel, a de beaux jours devant elle et le rêve d’Illich:

Avec Georges Steiner, je rêve qu’ (…) il puisse exister quelque chose comme des maisons de lecture, proches de la yeshiva juive, de la medersa islamique ou du monastère, où ceux qui découvrent en eux-mêmes la passion d’une vie centrée sur la lecture pourraient trouver le conseil nécessaire, le silence et la complicité d’un compagnonage discipliné, nécessaires à une longue initiation dans l’une ou l’autre des nombreuses « spiritualités » ou styles de célébration du livre.

pourrait se transformer en programme, à condition d’adopter, en face des mutations technologiques et culturelles que nous vivons, une attitude qui ne soit ni de technophobie apocalyptique, ni de technomanie millénariste, mais une attitude critique, c’est à dire une attitude attentive à distinguer les fonctions, les fins et les usages de nos outils, leurs domaines de pertinence et leurs complémentarités.


7 Responses to “4. Le livre n’est pas condamné et donc la bibliothèque n’est pas morte.”

  1. Tout est dit dans le titre et j’acquiesce entièrement à l’idée. Je vous propose également de jeter un œil sur mon blog où je reviens sur les questions du numérique et du papier! Je vous met le lien ici: http://christophelucius.fr/post/99315801941/le-numerique-peut-il-faire-revivre-les-bibliotheques


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