Fracture générationnelle et fracture culturelle

07oct08

Après le saut (et pour mémoire) le texte du billet publié aujourd’hui sur Urfist-Info.

Un petit complément ici:

Le débat sur la pédagogie applicable aux nouvelles générations, s’agissant de l’école en particulier (voir par exemple ici), tend à s’enfermer dans un opposition binaire entre transmission et modernité. Ce qu’exprime très bien le professeur Benton, c’est que dans l’éducation, il s’agit toujours de mettre en couple tradition et modernité:

Un des objectifs de l’enseignement, (..) est de traiter les différences, réelles ou imaginées, entre les générations. Ce qui signifie aujourd’hui rencontrer les « digital natives” où ils sont, mais cela signifie aussi attendre d’eux qu’ils rencontrent les “digital immigrants” – ceux qui n’ont pas été élevés devant un micro-ordinateur – où ils sont.

et, donc, plus précisément de relier les générations.

Cette tâche, constitutive de l’ambition éducative, exige aujourd’hui un souci d’autant plus appliqué que l’effet de l’accélération des évolutions techno-informationnelles se trouve en quelque sorte mis au carré du fait que les nouvelles techniques favorisent l’intégration horizontale intra-générationnelle. Jean-Luc Raymond, sur le site de l’EPN, rend compte des travaux de Dominique Pasquier:

Les technologies ont tendance à renforcer des différences intergénérationnelles et donc des clivages entre les âges. A la différence des générations présentes où les objets technologiques étaient “contrôlés” dans le foyer (exemple du téléphone fixe dans une pièce à disposition de tous), le téléphone mobile (GSM) utilisé par l’adolescent fait qu’il n’y a plus de rupture communicationnelle avec les personnes de son âge à l’issue du temps scolaire et de loisirs. Cette communication générationnelle est renforcée par la continuité d’usages des outils. Dominique Pasquier cite l’exemple de la chambre du jeune devenue de plus en plus un refuge où se trouvent ces outils et où les pratiques se construisent. De ce fait, les adolescents sont dans une sociabilité horizontale et dans un conformisme renforcé.

Ailleurs, je note que l’accent mis sur la coupure générationnelle tend à occulter d’autres déterminations qui entrent dans l’équation d’une stratégie pédagogique, en particulier les classiques déterminatons socio-culturelles. Cependant il faut noter que les déterminations générationnelles ne sont pas indépendantes des déterminations socio-culturelles: selon l’enquête Ithaque de 2007 pour le CNL, par exemple, si les adolescents qui lisent le moins de livres (25%) sont aussi ceux qui passent le plus de temps sur internet, leurs parents n’utilisent jamais un ordinateur, à l’inverse les parents des adolescents qui lisent le plus de livres (8%) utilisent souvent un ordinateur et régulent l’usage de l’internet et des jeux vidéos de leurs enfants (je me recopie). C’est-à-dire qu’on assiste, pour les milieux à fort capital culturel, à une transmission inter-générationnelle de ce qu’on pourrait appeler une méta-compétence informationnelle et qu’il existe une forte corrélation négative entre le capital culturel et la fracture numérique générationnelle.

Il est par suite remarquable et explicable à la fois que les résultats les plus spectaculaires de l’expérimentation Med@tice se montrent dans le « lissage » des inégalités socio-culturelles. En traitant la fracture générationnelle, on traite du même coup la fracture culturelle dans la mesure où les étudiants les plus handicapés par la première sont aussi ceux qui disposent du moindre capital culturel familial. Où l’on voit – tout en gardant en mémoire que l’expérimentation Med@tice vise le public très particulier des étudiants en médecine – que, pour l’enseignement, l’opposition des objectifs d’égalité et de transmission n’est pas irréductible.

L’avenir du cours magistral est-il dans le e-learning?

A l’occasion de la présentation de la plateforme pédagogique Jalon, je découvre Med@tice, l’expérience de réforme pédagogique de la 1ère année de Médecine à Grenoble, mis en oeuvre en septembre 2006. En gros: les cours magistraux sont remplacés par des cours multimédia regroupés sur des DVD-roms, les séances en présence des enseignants sont réservées aux questions /réponses consécutives à l’étude réalisée par les étudiants des cours multimédia. En gros parce que la séquence d’apprentissage est un peu plus complexe et sophistiquée, articulée en 4 semaines et 4 types d’activités pédagogiques, on en trouve la description précise dans un tutoriel disponible sur le site de Med@tice (voir diapo extraite du tutoriel ci-dessous) – mais c’est l’articulation magistral / interactivité, présentiel / multimedia qui me semble particulièrement remarquable.

On trouve sur Canal-U plusieurs exposés de Daniel Pagonis faisant un bilan de cette restructuration pédagogique. Un des élément les plus remarquables est l’effet « lissant » de la nouvelle stratégie
quant aux inégalités socio-culturelles des étudiants. Ainsi le ratio CSP Parents: Cadres vs. Agriculteurs/Artisans/Ouvriers passe de 2,3 pour les années 2001-2006, à 1,1 pour l’année 2007, le ratio Bac série S Maths vs.autres Bacs passe de 6,4 à 1,9, à l’inverse le ration Bourse vs. pas de Bourse passe de 0,8 à 1,1. (Les diapositives ci-dessous proviennent de la présentation de Daniel Pagonis et jean-Paul Romanet au CDME SIFEM 2008).

Si l’on tente une explication de cet effet impressionnant, on se dit que le cours magistral classique, reposant sur un flux d’éloquence dans un français élaboré, va particulièrement avantager les étudiants en possession d’un fort capital culturel. La stricte linéarité de l’exposé expose l’étudiant dont les compétences linguistiques sont imparfaites ou lacunaires au risque de perdre le fil. De disposer de l’exposé sous forme enregistrée permet à l’étudiant de le traiter selon sa propre temporalité, de revenir sur les passages difficiles, en particulier en raison du niveau de langue. De façon complémentaire, la séance de questions / réponses en présence de l’enseignant lui permet de vérifier sa compréhension pour éventuellement revenir sur le cours enregistré.

En quelque sorte le contenu d’un cours magistral est analysé, dissocié entre d’une part un contenu qui est traité de façon documentaire, qui devient un objet manipulable par l’apprenant et d’autre part le « présentiel » qui va être réservée à l’interaction, interaction limitée dans le cadre du cours magistral classique au feed-back de la « salle » vers l’orateur.

L’avenir du e-learning est-il dans le cours magistral?

Paralèlement, dans le Chronicle of Higher Education du mois dernier, le professeur Tomas H. Benton s’interroge sur les manières d’enseigner aux digital natives et en particulier sur la pertinence du cours magistral:

le tabou qui frappe les cours magistraux réduit parfois la liberté des enseignants d’expérimenter à partir d’une méthode traditionnelle d’une manière qui peut répondre aux compétences particulières des “natifs du numérique” – telles que l’interconnectivité et l’intuition – tout en les entraînant à l’usage de la preuve et de l’argumentation rationnelle.

On croirait lire là une introduction à l’expérimentation grenobloise (alors même que la méthode du professeur Benton est très différente – voir les quelques extraits traduits ici – mais partage avec celle de Med@tice le souci de casser la linéarité du cours magistral pour le rendre appréhensible par les nouvelles économies de l’attention).

Les leçons qu’on peut tirer de l’expérience grenobloise et de ce qui apparaît comme son succès sont multiples, en particulier elle montre que développer une offre pédagogique numérique ne peut se limiter à transformer les enseignements en une sorte de supermarché numérique où l’étudiant viendrait « librement » faire ses courses et qu’elle n’est pas un moyen pour dispenser les enseignants d’enseigner (ou pour les pouvoirs publics d’économiser les heures d’enseignement).

Une leçon plus paradoxale serait à tirer de cette constatation que le cours magistral se prête mieux à l’analyse/dissociation du dispositif Med@tice entre un contenu documentarisé et un présentiel réservé à l’interactivité que des formes d’enseignement plus interactives comme le travail en groupe. A se demander si l’avenir du e-learning n’est pas dans le cours magistral ;-)



2 Responses to “Fracture générationnelle et fracture culturelle”


  1. 1 Sur la méthodologie “Voix Haute” « cercamon
  2. 2 La place Tahrir de la bibliosphère française « bibliothecaire ?

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