Michael R. Heim au colloque Goody de l’Enssib, vendredi dernier

29jan08


P1040502
Originally uploaded by bibliothecaire

Présentation de Michael Heim [.pdf], faite en français. Les diapositives alternent photographies de livres (anciens, charnus, reliures bronzées, appétissants) et attestations de la nouvelle littératie numérique. Ainsi la diapo qui figure sur la photo ici, de la salle de classe de MH à UC Irvine: pupître et tableau électroniques.

Conclusion de sa présentation: ne plus confier l’information au livre mais aux mémoires numériques (image de sa bibliothèque personnelle, purgée des livres qui ne sont que support d’information – et c’est une excellente idée) mais par le livre savoir (selon quelle rythme? stratégie? dans quelles circonstances?) laisser (quitter, abandonner, fuir, mettre entre parenthèses…) le monde numérique. (Ce qui est précisément ce que j’appelerais une stratégie "non-moderne", à savoir – à la différence de ce que serait une stratégie anti-moderne – une assomption décidée voire enthousiaste de la modernité jointe à la pratique complémentaire, elle aussi décidée, d’activités traditionnelles.)

En novembre dernier, l’historien Anthony Grafton, dans un article du New-Yorker signalé ici, plaidait également pour une complémentarité entre l’électronique et le livre:

Pour l’instant et dans le futur prévisible, tout lecteur sérieux aura à savoir comment parcourir simultanément deux routes très différentes. Personne ne devrait éviter la route large, lisse et ouverte qui passe par l’écran. Mais si vous voulez savoir à quoi ressemble un livre annoté de Coleridge ou un des premiers comics de "Spider-Man", ou si vous voulez seulement lire l’un des millions de livres qui ont été numérisés, vous avez toujours à le faire à l’ancienne, vous aurez à le faire encore pendant les décennies à venir.

Si, quant au repositionnement de la fonction du livre, Anthony Grafton survalorise son point de vue particulier d’historien du livre (contact matériel avec le document), l’argument de Michel Heim, qui insiste sur les aspects esthétiques de la lecture livresque, risque de ne convaincre que des lettrés, ceux pour qui l’ascèse que suppose la lecture livresque est si bien intériorisée qu’elle est oubliée et qu’elle laisse toute la place au plaisir d’exercer une faculté durement acquise. (Ma réaction concerne la présentation faite par MH pendant le colloque et non le résumé donné sur le site du colloque.)

Voir ce qu’écrivait François de Singly dans le BBF en 1989 (déjà):

Lire est un devoir qui doit prendre les apparences du plaisir et de la spontanéité. Pourtant seul un rapport satisfaisant peut déclencher et renforcer la pratique. Impossible de lire beaucoup à douze ans en vivant la lecture sous le mode de la contrainte. La logique de l’entraînement ascétique – qui peut s’appliquer au sport ou à la maîtrise d’un instrument de musique – ne s’applique pas au monde de la lecture. Le fonctionnement selon le principe de plaisir – que renforcent encore un certain nombre de personnes ou d’institutions – a pour effet d’exclure encore davantage les jeunes pour qui lire n’est en rien associé à cette satisfaction. Ces derniers connaissent le principe sans pouvoir le mettre suffisamment en œuvre. Aussi le vivent-ils davantage sous le mode d’une injonction paradoxale:« Prends de la peine à être heureux en lisant ».

Les enquêtes plus récentes (entretemps l’accès à Internet s’est popularisé) montrent une forte corrélation négative entre la lecture et l’utilisation d’Internet chez les adolescents. Voir en particulier l’enquête réalisée à l’occasion du salon du livre de l’année dernière qui montre également que les adolescents petits liseurs, s’ils vont plus souvent que les autres sur Internet, ont des parents qui n’utilisent jamais un ordinateur, et qu’inversement les adolescents gros liseurs ont des parents, à haut capital culturel, qui utilisent souvent l’ordinateur (et leur limitent l’accès aux jeux vidéo ou à Internet). On verrait ainsi les élites culturelles appliquer une stratégie de complémentarité entre l’utilisation des médias numériques, à la Michael Heim, qui aurait comme corollaire une atténuation de la fracture digitale générationnelle.

Ce qui apparaît, c’est que derrière un relatif consensus pour estimer que les rapports entre le livre et le numérique vont se traduire par un repositionnement de la place et de la fonction du livre dans la littératie globale, les raisons, motifs et fonctions de ce repositionnement restent peu clairs: j’avais moi-même naguère pu me risquer à prédire la pérennité du livre en arguant de l’adéquation de sa forme matérielle à la pratique de la lecture suivie, séquentielle (par opposition à la lecture d'"accès direct", de recherche d’information ponctuelle). Je me fondais alors sur les thèses d’Ivan Illich (dont le nom n’a malheureusement pas été prononcé au cours du colloque). Cette adéquation a deux aspects: un aspect de confort et un aspect de clôture (voir là-dessus Nicholas Carr). Le progrès des lecteurs de textes électroniques et en particulier l’apparition de Kindle vient relativiser voire annuler l’avantage "confort" et c’est peut-être dans ses limites, dans ce que n’offre pas le livre, que réside son avantage ultime, dans la mesure où elles favorisent l’ascèse (voir chez Illich les développements médiévaux sur la lecture monastique) en écartant la tentation et de l’action et de l’hyperlecture. C’est dire qu’on ne pourra penser le rôle à venir du livre dans une société de la littératie numérique qu’à l’articuler sur le système des modes de lectures, divers sur le papier comme sur l’écran, et de leurs complémentarités.

(Quant au colloque lui-même, peu de monde. Je suis tenté de dire "dramatiquement", parce que la plupart des interventions étaient passionnantes (pour moi, du moins) et parce qu’elles éclairent, avec un recul rafraîchissant qui leur manque souvent, les enjeux qui parcourent nos fils rss quotidiens.)



2 Responses to “Michael R. Heim au colloque Goody de l’Enssib, vendredi dernier”


  1. 1 Mise à jour de page (l’avenir du livre papier et des bibliothèques) « bibliothecaire ?
  2. 2 L’avenir du livre papier et des bibliothèques: une mise à jour. « mrg | lettrure(s)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.